
S’il est un livre parmi mes dernières lectures qui correspond le mieux à mes aspirations littéraires, c’est bien celui que Philippe Jaccottet a publié en avril dernier aux Editions Gallimard, dont le titre à lui seul apparaît comme un réconfort en cette période d’agitation médiatico-éditoriale: Ce peu de bruits. Dans ce nouvel opus, le poète suisse développe une thématique qui m’intéresse tout particulièrement pour l’avoir étudiée chez deux de ses compatriotes*: celle de la disparition.
Dès les premières pages du livre, ce thème apparaît de manière extrêmement concrète, puisque le poète, reprenant la tradition monastique de l’Obituaire, dresse la liste des proches – amis ou parents – décédés à l’orée du XXIème siècle. Cependant, dans les paragraphes qui narrent de quelle manière ces personnes sont décédées, point de prières pour le salut de leur âme, mais plutôt le triste constat de “l’avilissement progressif de l’espèce humaine”, de son “abêtissement”. Nous ne pouvons nous empêcher de penser, face à cet Obituaire initial, que le prochain nom qui viendra parachever cette triste énumération est celui du poète. A de nombreuses reprises d’ailleurs, Jaccottet, octogénaire “presque fantôme” aux “pas mal assurés”, évoque l’effet du temps sur sa propre personne, “épaule qui grince”, “main tavelée”, ainsi qu”une sorte de froid” qui le saisit au coeur.
La dégradation physique du poète, le présage de sa disparition, va jusqu’à affecter le corps du texte. Constitué de fragments épars - poèmes en vers ou en prose, réflexions sur le langage, notes de lecture, citations, transcriptions de rêves - Ce peu de bruits est travaillé par le silence. Tantôt “bribes ultimes”, “tantôt fragments sauvés de (la) débâcle” ou “paroles mal agencées”, Jaccottet n’a de cesse de souligner la délitescence à laquelle sont vouées ses paroles. La langue elle-même se voit dépouillée de tout faste et de tout artifice, comme en témoignent l’usage parcimonieux des adjectifs, l’absence fréquente du verbe…
Pourtant, malgré cette évocation de la perte des êtres chers, ainsi que de l’emprise croissante du silence sur sa plume, Jaccottet ne livre pas un texte triste ou glauque. Ses paroles ne se destinent pas aux morts. Elles sont “de ce monde et pour le monde”. La disparition métaphorique du poète, le morcellement textuel, le dépouillement langagier permettent de mieux recueillir le Dehors. Ce n’est que réduite à un simple murmure que la langue peut saisir le “peu de chose”, l’insignifiant, le fugace – “une lumière dans l’impermanence”- et lui restituer tout son prix. Le livre fait la part belle au crépuscule, moment de transition par excellence, durant lequel la lumière vacillante redonne aux choses leur volume et leur corpulence. Ces évocations de fin de journées illustrent à merveille la situation du poète, qui, avançant sur une crête escarpée, redoute à tout instant de “trébucher dans l’irréel”, dans le silence. Mais l’écriture est là qui le protège, à l’instar de ces ”maigres plantes assez tenaces pour retenir (celui qui glisse) encore quelques instants au-dessus du précipice”.
Si les thèmes de l’effacement, de la disparition, de la mort ont toujours tenu une place prépondérante dans les oeuvres de Philippe Jaccottet, ils deviennent dans cet ouvrage quasiment palpables. Toutefois, comme mentionné plus haut, il ne s’agit pas d’un livre sur la mort ni pour les proches décédés. Les lourdes épreuves n’ont pas eu raison de sa plume. Au contraire, elles l’ont conduit à une réaffirmation magistrale de sa poétique ainsi que de celle de sa foi en l’écriture:
Je me suis dit simplement: «Voilà.» Voilà ce qui tient inexplicablement debout, contre les pires tempêtes, contre l’aspiration du vide; voilà ce qui mérite, définitivement, d’être aimé: la tendre colonne de feu qui vous conduit, même dans le désert qui semble n’avoir ni limites, ni fin.
*Nicolas Bouvier et Adrien Pasquali
Philippe Jaccottet, Ce peu de bruits, Gallimard, 2008, 121p.
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